Le printemps à Morzine est toujours surprenant. Un jour, on se balade en bottes avec plusieurs couches de vêtements. Le lendemain, on mettrait presque un T-shirt et on remarque de jeunes pousses vertes sortant de terre, comme si elles avaient gentiment décidé que le moment était venu. Puis, il se remet à neiger ! La lumière change, l’air devient plus doux. On s’arrête un instant, presque sans y penser, pour sentir le soleil sur son visage, comme si le printemps nous murmurait qu’il est en train de s’installer.

Le retour du vert
Comme le rappelle Rachelle, cheffe locale et adepte de la cueillette, en montagne, on se sent souvent plus proche de la nature qu’ailleurs. Grâce aux merveilleux paysages vivants, il devient difficile de ne pas remarquer les changements, même les plus subtils. Parfois, on pressent des changements avant même de voir la nature renaître. Cette odeur caractéristique d’ail lorsqu’on se promène en forêt, d’abord intrigante, puis évidente : le sol est jonché de plantes comestibles. Une fois que l’on a repéré l’ail des ours, tout devient plus visible. Les orties apparaissent, les pissenlits se multiplient, les petites feuilles et herbes comestibles attirent l’attention.
On comprend vite pourquoi le printemps donne soudain envie de se mettre à la cueillette. L’ail des ours, en particulier, permet de s’initier facilement. Abondant et accessible, il devient vite reconnaissable quand on a appris à l’identifier. Mais tout ce qui touche à la nature implique aussi une petite responsabilité. Certaines plantes, comme les orties, sont très répandues et peuvent être cueillies assez librement. D’autres, notamment les premières fleurs, sont des sources essentielles de nourriture pour les pollinisateurs et méritent d’être laissées en place. Un peu d’attention suffit : en cueillir un peu, mais en laisser suffisamment. Il ne s’agit pas de se mettre à cueillir tous ses repas ni de devenir totalement autonome sur le plan alimentaire, mais quelque chose change. On commence à voir l’alimentation autrement, non plus comme un objet se trouvant sur une étagère, mais comme quelque chose qui a sa place, à un moment précis, pour une raison donnée.

L’abondance, dans toute sa diversité
On oublie facilement ce qui est toujours là. Les carottes, les pommes ou les légumes verts font partie de ces aliments toujours présents et fiables, quelque peu sous-estimés. Mais vivre ici change notre perspective. En mangeant davantage de produits de saison, ces aliments « ordinaires » deviennent soudain uniques. Ils évoquent un moment, une saison, un épisode météo. On ne cuisine plus les carottes machinalement toute l’année à l’eau ou en sauce. Ces carottes-là, cultivées ici et consommées maintenant, sont tout autre chose. Rôties, mixées, marinées, intégrées à un plat mûrement réfléchi au lieu d’être préparé par habitude : avec un peu de curiosité, elles se transforment complètement. En fin de compte, le problème n’a jamais été l’ingrédient, mais le peu d’attention qu’on lui porte.

Un village au rythme des saisons
La vie dans un village alpin a quelque chose de doucement intemporel, dans le meilleur sens du terme. L’automne, on attend avec plaisir la démontagnée, c’est-à-dire la descente des vaches des alpages, décorées de fleurs. Les menus des restaurants s’adaptent lors de la saison de la chasse (dont les jours et zones sont parfois communiqués via des applications). En cas de doute concernant la cueillette de champignons, on se rend à la pharmacie du coin pour vérifier qu’ils sont comestibles. Les maisons sont en bois, les habits traditionnels sont portés en toute simplicité, et les rayons des magasins sont approvisionnés par commodité, mais aussi pour conserver, mettre en bouteille, faire durer. On fabrique encore sa propre eau-de-vie ou « gnôle ». Au cœur de tout cela : la météo. Ici, on ressent vraiment les saisons. On s’organise en fonction des saisons, on mange en fonction des saisons, on s’adapte aux saisons.
Il est impossible de trouver des fraises en décembre. Avec le temps, cela ne semble plus contraignant, mais simplement logique. On va plutôt les transformer au bon moment, en compotes ou en coulis, pour profiter plus tard dans l’année de leur délicieuse saveur qui nous rappelle l’été. Un parfum de pêche annonce une saison. L’arrivée des potimarrons et des courges en marque une autre. Peu à peu, les saisons guident nos choix, sans trop y penser. Les produits locaux et de saison ne sont plus une option « vertueuse » : ils deviennent une évidence.

Faire plutôt que de se contenter de consommer
Le printemps donne aussi envie de faire des choses soi-même : cuisiner, jardiner, etc. Peut-être grâce à l’énergie retrouvée, ou simplement parce que les jours rallongent et que la motivation s’en ressent. Faire quelque chose en partant de zéro devient soudain attrayant. Pas besoin de se compliquer la vie. Mélanger de l’ail des ours et du beurre, essayer de concocter une soupe aux plantes sauvages, ajouter quelques fleurs comestibles à une salade. Essayer, improviser et accepter l’imperfection. Quand on prépare à manger soi-même, le lien change. On goûte autrement, on apprécie davantage, on gaspille moins, presque naturellement. Et la différence se ressent forcément.

Commencer simplement
Rien de tout cela n’a besoin d’être radical. Il ne s’agit pas de tout changer ni de viser l’autonomie alimentaire totale dans les Alpes. (Même si l’idée parait séduisante, on revient vite à la réalité.) On peut simplement commencer par observer les changements de saison, privilégier les produits locaux quand c’est possible, manger de saison, essayer une petite chose faite maison, cueillir un peu d’ail des ours lors d’une balade et l’utiliser véritablement. Vivre ici nous offre une chance précieuse : adopter le rythme de la nature, plutôt que de le regarder de loin. Et le printemps, saison intermédiaire avec son énergie un peu imprévisible, est sans doute le meilleur moment pour se lancer. Alors, à vous de jouer et savourez le chemin !
Écrit par EJ Casburn @tinytravelrebel
Traduction Laetitia Paris
Photos EJ Casburn & Morzine Actu
















